Actualités · Culture

Med Hondo

le cinéaste derrière la voix française d’Eddie Murphy

D’un côté une voix familière à des millions de spectateurs, de l’autre un cinéaste primé que presque personne n’a vu en salles. Portrait d’un parcours à deux versants.

Projecteur de film ancien et ses bobines de pellicule posés sur une table, image d'illustration
Réponse rapide

Med Hondo (1935-2019) était un cinéaste mauritanien installé en France, considéré comme l’une des figures fondatrices du cinéma africain. Il a réalisé Soleil Ô, récompensé à Locarno en 1970, la fresque musicale West Indies, et Sarraounia, Étalon de Yennenga au FESPACO en 1987. Parallèlement, il fut pendant près de trente ans la voix française d’Eddie Murphy — un travail régulier, mené dans une carrière au financement toujours incertain.

  • Né en 1935 à Atar, en Mauritanie ; mort à Paris en 2019.
  • Soleil Ô (1970), premier long métrage, primé à Locarno.
  • Sarraounia (1986), Étalon de Yennenga au FESPACO 1987.
  • Voix française d’Eddie Murphy, de Morgan Freeman et de Richard Pryor.

Des millions de spectateurs français ont grandi avec sa voix sans jamais avoir vu un seul de ses films.

Une voix que tout le monde connaît, un nom que peu de gens situent

Pendant près de trente ans, Med Hondo a été la voix française d’Eddie Murphy — du policier bavard du Flic de Beverly Hills à l’âne de Shrek. Une voix grave et souple, immédiatement reconnaissable, entendue par des générations d’enfants sans qu’aucun ne connaisse le nom de celui qui la portait.

Dans le même temps, il réalisait une œuvre exigeante, primée dans les grands festivals et presque invisible en salles. Cinéaste mauritanien installé en France, il fait partie des noms fondateurs du cinéma africain, aux côtés d’Ousmane Sembène ou de Souleymane Cissé.

Le rapprochement des deux carrières n’est devenu familier au grand public qu’à sa mort, en 2019 : beaucoup de lecteurs ont alors découvert dans la presse que la voix qui les avait accompagnés au cinéma appartenait à un réalisateur dont ils n’avaient jamais vu un film. C’est une bonne porte d’entrée, à condition de ne pas s’y arrêter — l’anecdote est plaisante, l’œuvre est autrement plus consistante.

D’Atar à Marseille

un parcours d’autodidacte

Rien dans ses débuts ne le destinait au cinéma. Les jalons sont ceux d’un parcours d’immigration ordinaire, jusqu’à une décision qui ne l’est pas.

  1. 1935, Atar

    Il naît le 4 mai dans le nord de la Mauritanie, d’un père sénégalais et d’une mère mauritanienne. Certaines notices mentionnent une autre localité de naissance.

  2. Fin des années 1950, la France

    Il arrive à Marseille et enchaîne les métiers, notamment docker et cuisinier, avant de monter à Paris. Le théâtre n’est alors qu’une curiosité.

  3. La formation au théâtre

    Il travaille l’art dramatique auprès de la comédienne Françoise Rosay et joue Shakespeare et Brecht. Il découvre aussi que les rôles proposés aux comédiens noirs se réduisent à quelques emplois stéréotypés.

  4. 1966, la troupe Shango

    Plutôt que d’attendre des rôles, il fonde sa propre compagnie et monte des textes africains et caribéens rarement joués ailleurs. Le cinéma viendra dans la même logique.

Puisque personne ne raconte ces histoires, autant les filmer soi-même : ce principe restera le sien pendant cinquante ans.

Soleil Ô, le film qui l’impose

Son premier long métrage, Soleil Ô, sort en 1970 après avoir été tourné par bouts, au fil des moyens disponibles. Le film suit un immigré africain arrivé en France plein d’espoirs, et se heurtant méthodiquement au racisme ordinaire : logement, travail, regards, humiliations quotidiennes.

La forme est libre, presque insolente. Hondo mélange saynètes, chants, séquences allégoriques et adresses directes au spectateur, sans se soucier de la fluidité narrative attendue. Ce refus du récit sage participe du propos : il s’agit de montrer une expérience, pas de la rendre confortable. Le film est remarqué au festival de Locarno, où il est récompensé en 1970 — une reconnaissance internationale qui précède de loin sa diffusion française.

Quatre ans plus tard, Les Bicots-nègres vos voisins prolonge la démarche sur un mode documentaire, avec un titre qui reprend délibérément les insultes visées. Le film dure près de trois heures et s’ouvre sur un long monologue face caméra consacré à la manière dont le cinéma a représenté l’Afrique. C’est là que se formule le mieux sa position : tant que les images d’un continent sont fabriquées ailleurs, elles racontent autre chose que ce continent.

Un cinéma pensé comme un outil, pas comme un divertissement — ce qui lui vaudra autant d’admirateurs que de portes fermées.

Cette position explique la forme de ses films. Hondo se méfie du récit spectaculaire, du folklore et de la belle image apaisante, qu’il juge complices d’un regard extérieur. Il préfère la rupture de ton, l’interpellation directe, le chant, la mise en scène ouvertement théâtrale.

Il n’est pas seul à tenir cette ligne. Les années 1960 et 1970 voient émerger une génération de cinéastes africains qui filment eux-mêmes leurs sociétés — le Sénégalais Ousmane Sembène en tête — et qui s’organisent collectivement pour exister face aux circuits de distribution hérités de la période coloniale. Hondo appartient pleinement à ce mouvement, dont il sera l’une des voix les plus offensives dans les débats professionnels.

West Indies et Sarraounia

l’ambition d’un cinéma-monde

En 1979, Hondo signe son projet le plus spectaculaire. West Indies ou les nègres marrons de la liberté est une fresque musicale entièrement tournée dans un décor unique : la carcasse d’un navire négrier reconstituée en studio. Sur ce plateau, quatre siècles d’histoire antillaise se télescopent, de la traite aux migrations vers la métropole, portés par le chant et la chorégraphie plutôt que par le dialogue réaliste.

En 1986 vient Sarraounia, adapté du roman d’Abdoulaye Mamani. Le film raconte la résistance de Sarraounia Mangou, reine guerrière du pays azna, face à une colonne coloniale française à la toute fin du XIXe siècle. C’est un film historique de grande ampleur, tourné en Afrique de l’Ouest, avec un point de vue africain assumé sur un épisode que l’histoire coloniale a longtemps raconté seule. Il reçoit l’Étalon de Yennenga, la récompense suprême du FESPACO, au festival de Ouagadougou en 1987.

Les décennies suivantes le voient continuer, avec des moyens toujours incertains. Lumière noire, en 1994, adapte un roman policier de Didier Daeninckx et déplace son cinéma vers le thriller, sans rien céder sur le fond : il y est question d’une bavure et du silence administratif qui l’entoure.

FilmAnnéeCe qu’il raconte
Soleil Ô1970Un immigré africain face au racisme ordinaire en France
Les Bicots-nègres vos voisins1974Documentaire sur l’immigration et l’image de l’Afrique au cinéma
West Indies1979Fresque musicale sur la traite, tournée dans un navire reconstitué
Sarraounia1986La reine azna Sarraounia Mangou face à la colonne coloniale
Lumière noire1994Thriller adapté de Didier Daeninckx, autour d’une bavure étouffée
Par quel film commencer

Pour entrer dans son cinéma par le récit et le souffle romanesque, Sarraounia reste le plus accessible. Pour comprendre sa manière et son propos, Soleil Ô est le passage obligé, à condition d’accepter une narration éclatée. Et pour saisir ce qu’il pensait du cinéma lui-même, le monologue d’ouverture des Bicots-nègres vos voisins suffit à lui seul.

Le doublage, métier parallèle et moyen de production

C’est ici que les deux versants de sa vie se rejoignent. Le doublage occupe Med Hondo de façon régulière et lui apporte ce que le cinéma d’auteur africain n’assure jamais : un revenu stable.

Sa voix en fait le doubleur attitré d’Eddie Murphy à partir des années 1980. Il suit l’acteur sur ses grands succès, y compris dans l’animation. Il prête aussi sa voix à Morgan Freeman, Richard Pryor et Carl Weathers.

Le doublage est d’ailleurs un vrai métier d’interprétation, et pas seulement une lecture synchronisée. Il faut caler le texte français sur les mouvements de lèvres, respecter le rythme d’un jeu déjà fixé, restituer une intention sans jamais voir le tournage. Dans le cas d’Eddie Murphy, dont le débit rapide et l’humour reposent largement sur la voix, l’exercice demande un travail de comédien à part entière.

Il n’a jamais présenté ce travail comme une concession honteuse : le doublage était un métier d’acteur, exercé sérieusement. Plusieurs de ses commentateurs y voient aussi la condition matérielle qui lui a permis de continuer à monter ses propres projets, dans un contexte où le financement n’était jamais acquis d’avance.

Une œuvre longtemps invisible, aujourd’hui rendue accessible

La difficulté de distribution traverse toute sa carrière. Films primés à l’étranger mais peu programmés, copies difficiles à trouver, absence des circuits commerciaux : pendant des décennies, voir un film de Med Hondo relevait de la chance ou de la cinéphilie militante. Il en a régulièrement fait un sujet de discours public, considérant que la question de la diffusion était indissociable de celle de la création : un film que personne ne peut voir, expliquait-il en substance, n’existe qu’à moitié.

Les choses ont changé, principalement par deux voies.

En salle

Restaurations et rétrospectives

Plusieurs de ses films, à commencer par Soleil Ô, ont fait l’objet de restaurations et circulent en rétrospectives dans les cinémathèques, les festivals et les salles patrimoniales, en Europe comme en Amérique du Nord.

Chez soi

Éditions vidéo et archives

Des éditions vidéo de ses principaux longs métrages existent, et des fonds d’archives universitaires et cinématographiques conservent son travail. Les programmations varient : mieux vaut vérifier la disponibilité au moment de chercher.

Med Hondo est mort le 2 mars 2019 à Paris, à 83 ans. Son œuvre est aujourd’hui plus simple à découvrir qu’à n’importe quel moment de sa vie, alors même qu’il aura passé cinquante ans à réclamer que ses films soient vus.

Qui était Med Hondo ?

Un cinéaste mauritanien né en 1935 à Atar et mort à Paris en 2019, installé en France depuis la fin des années 1950. Réalisateur, acteur et homme de théâtre, il est considéré comme l’un des fondateurs du cinéma africain, et fut aussi un comédien de doublage très employé.

Quels sont les principaux films de Med Hondo ?

Soleil Ô (1970), son premier long métrage, Les Bicots-nègres vos voisins (1974), West Indies ou les nègres marrons de la liberté (1979), Sarraounia (1986) et Lumière noire (1994). Sarraounia reste le plus connu et le plus récompensé.

Quels acteurs Med Hondo doublait-il en français ?

Principalement Eddie Murphy, dont il a été la voix française pendant près de trente ans, y compris pour l’âne de Shrek. Il a également doublé Morgan Freeman, Richard Pryor et Carl Weathers.

De quoi parle Sarraounia ?

Du combat de Sarraounia Mangou, reine guerrière du pays azna, contre une colonne coloniale française à la fin du XIXe siècle. Adapté du roman d’Abdoulaye Mamani, le film adopte un point de vue africain sur cet épisode et a reçu l’Étalon de Yennenga au FESPACO en 1987.

Où voir les films de Med Hondo aujourd’hui ?

Plusieurs de ses films ont été restaurés et circulent en rétrospectives dans les cinémathèques et les festivals, en Europe comme en Amérique du Nord. Des éditions vidéo et des programmations en salle patrimoniale existent également : c’est aujourd’hui bien plus simple qu’au moment de leur sortie.